Femme et sport

Le harcèlement sexuel en milieux sportifs, constaté au Burundi

Par Thierry Niyungeko

En partenariat avec l’ambassade de France au Burundi, l’Association des Journalistes des Sports du Burundi (AJSB) a organisé, le 24 janvier 2020, sa première émission en synergie sur le harcèlement sexuel en milieux sportifs. Une série de publications  suivra dans le cadre du projet intitulé “Renforcement des capacités des jeunes journalistes sportifs sur la prise en compte du Genre et le Handisport”.

Organisée dans le cadre de la journée internationale dédiée au sport féminin, cette émission a été produite à partir du studio de l’ABR et a été diffusée en synergie sur les ondes de 8 radios à savoir : Radio Scolaire Nderagakura, Buja FM, Radio Culture, Buntu FM, Umuco FM, Radio Ijwi ry’Umukenyezi et Eagle Sports FM. Dans cet article, différentes questions ont été abordées : Quand parle-t-on de harcèlement sexuel dans le sport ? Cette pratique existe-t-elle au Burundi ? Quels sont ses auteurs ? Est-ce que les victimes dénoncent leurs bourreaux ? Qu’est ce qui doit être fait et qui pour le faire pour que ce mauvais comportement puisse être éradiqué ? Au studio de l’ABR (Association Burundaise des Radiodiffuseurs), des personnes ressources ont été conviées pour éclairer l’opinion publique sur le harcèlement sexuel en milieux sportifs. Il s’agit de la spécialiste en Genre et journaliste Agathonique Barakukuza, la vice-trésorière du Comité National Olympique et responsable de la commission pour le développement du Volleyball féminin Sophie Ndayihimbaze, l’ancienne joueuse et coache du club les Gazelles Line Curie Muco ainsi que le conseiller aux sports de masse au sein du Ministère en charge des Sports Stanislas Songore.

A l’exception de la vice-championne olympique Francine Niyonsaba et la championne africaine du Tennis Sada Nahimana, cette édition de célébration de la journée dédiée aux femmes dans le sport intervient au moment où le Burundi compte peu d’athlètes féminines de haut niveau.

Le harcèlement, une des VBG

Selon la spécialiste en Genre Agathonique Barakukuza, le harcèlement sexuel est une des violences basées sur le Genre qui désigne tout comportement verbal ou physique de nature sexuelle et non voulue où la victime se sent embarrassée, offensée et intimidée. A l’instar des milieux sportifs, il peut se produire n’importe où, que ce soit à l’école, au travail ou en public. « C’est pour cela que la loi numéro 1/13 du 22 Septembre 2016, portant sur la prévention et la répression des violences basées sur le Genre et la protection des victimes, le harcèlement sexuel est caractérisé par des comportements suivants : fixer quelqu’une du regard non approprié, raconter des blagues à caractère sexuel, exiger des caresses, des rencontres et des faveurs sexuelles », explique-t-elle. Pour le moment, souligne-t-elle, le harcèlement sexuel est une attitude intolérable que ce soit en sports ou dans d’autres domaines. Les auteurs sont souvent des personnes occupant une position d’autorité qui menacent de congédier ou réprimander la victime si elle refuse leurs avances sexuelles.

Un témoignage poignant

Une sportive témoigne du harcèlement sexuel dont elle a été victime. « Quand ma famille a déménagé, j’ai voulu changer d’équipe pour m’entraîner dans un club proche de notre domicile. Le coach m’a demandé de le rencontrer chez lui pour en parler mais j’ai consulté des amies qui m’ont suggéré de lui fixer un rendez-vous dans un autre lieu. Il m’a alors signifié que ce n’était pas possible d’intégrer son équipe si je refuse de le visiter chez lui et j’ai dû laisser tomber », se souvient-t-elle. La victime ajoute qu’elle n’est pas la seule qui a été contrainte d’abandonner ce club puisque plusieurs qui refusent des avances sexuels ont été exclues. Très courageuse, elle a cherché une autre équipe afin de poursuivre son sport favori mais a rencontré un autre coach qui lui a proposé la même chose et a fini par tomber enceinte de lui ! Elle constate que cette pratique s’observe souvent aux équipes encadrées par des hommes et suggère l’intégration des femmes au sein des staffs du coaching pour y mettre fin.

Dénoncer les agresseurs

Pour l’ancienne joueuse et entraîneuse du club les Gazelles Lune Curie Muco, le harcèlement sexuel commence par le moral, se poursuit avec le verbal et débouche sur l’acte physique. Bien qu’à l’époque où elle jouait les encadreurs ne harcelaient pas beaucoup les joueuses, elle trouve que la situation s’est détériorée au fil du temps. Elle se rappelle avoir été contactée pour conseiller et remonter le moral d’une joueuse traumatisée par le harcèlement sexuel dont elle a été victime. La joueuse ressentait des effets indésirables physiques et émotionnels comme l’anxiété, la dépression et manquait d’estime de soi. Elle ne pouvait pas le dire à la maison par crainte de ses parents puisque l’entraîneur l’exigeait de lui rendre visite et coucher avec lui pour l’aligner. Elle constate que cette mauvaise pratique se poursuit à cause des non-dits qui l’entourent puisque les victimes se sentent complexées de dénoncer leurs bourreaux. Afin de résoudre ce problème, Madame Muco a dû faire comprendre à la victime qu’elle n’avait rien à se reprocher parce qu’elle n’était pas responsable du comportement de l’agresseur.

 Des mesures rigoureuses

En ce qui le concerne, le conseiller aux sports de masse au sein du ministère en charge des Sports qui n’a pas encore reçu de plaintes sur le harcèlement sexuel, Stanislas Songore atteste pourtant son existence en milieux sportifs. « Bien que cela n’a pas encore été dénoncé au sein des organes de notre ministère, nous entendons des cas du harcèlement sexuel que ce soit au Burundi ou dans d’autres pays », affirme-t-il. A propos des encadreurs sportifs qui s’adonnent à cette pratique, M. Songore prévient que des mesures rigoureuses pourront être prises à l’encontre de leurs équipes qui pourront se voir exclues de toutes les compétitions disputées sur le plan national et international. Aux victimes du harcèlement, le conseiller du Ministère les invite à émettre des plaintes qui seront prises en considération en appliquant la législation nationale pour sanctionner sévèrement les bourreaux. «Les sportives ne devraient pas avoir peur de dénoncer les auteurs de ce genre de pratiques parce que le harcèlement est illégal et mérite d’être signalé pour l’éradiquer complètement », conclut-t-il.

De la mauvaise foi

Pour la vice-trésorière du Comité National Olympique et responsable de la commission pour le développement du Volleyball féminin Sophie Ndayihimbaze, le harcèlement sexuel en milieux sportifs et une réalité au Burundi. Il s’observe surtout chez les entraîneurs, les présidents de certaines équipes féminines ainsi que des membres qui courtisent des joueuses pour aboutir à cette fin. Elle trouve que cela peut être causé par le caractère irresponsable des auteurs du harcèlement qui connaissent les forces et les faiblesses des sportives dont ils deviennent proches sur le terrain. Il y a même des membres de mauvaise foi qui adhèrent aux équipes pour atteindre cet objectif obscur. « Avec un contact facilité par l’appartenance à une même équipe et les affinités qui se créent avec le temps, les joueuses se trouvent parfois dans des situations où elles baissent leur garde et les harceleurs en profitent », explique-t-elle. Et comme la relation entre l’entraîneur et les joueuses pousse celles-ci à lui obéir, certaines atteignent un stade du non-retour puisqu’elles y ont été conduites inconsciemment. La confiance qui se crée progressivement en équipe engendre une certaine naïveté des victimes.

Eradiquer le harcèlement sexuel

La coache Line Curie Muco trouve que les sportives qui ont peur de dénoncer les auteurs du harcèlement sexuel parce qu’elles craignent de ne pas être alignées ou manquer des sorties étrangères doivent comprendre qu’elles sont en train de contribuer à l’impunité de leurs agresseurs. Afin de décourager le harcèlement sexuel, elle les exhorte à recourir aux instances habilitées pour révoquer les irresponsables qui dévient de leur mission d’encadrer la jeunesse. Madame Sophie Ndayihimbaze abonde dans ce sens et souligne la pertinence des lois régissant les sports au Burundi dans l’éradication de cette mauvaise pratique. Elle constate que si le harcèlement sexuel en milieux sportifs était traduit devant les instances reconnues à savoir le Ministère et le CNO, elle ne serait plus d’actualité. Et d’annoncer que tout cela sera résolu avec l’harmonisation des statuts pour les fédérations sportives nationales qui prônent l’intégration des femmes dans les commissions de prise des décisions et qui pourront protéger les filles contre le harcèlement sexuel en milieux sportifs. Au niveau du Ministère en charge des Sports, Stanislas Songore encourage aux filles de soumettre des cas du harcèlement sexuel aux commissions de discipline et d’éthique de leurs fédérations et n’exclut pas le recours aux juridictions compétentes pour punir sérieusement les agresseurs.

En plus des anciennes athlètes qui doivent s’impliquer dans les organes du coaching des sportives, les parents doivent suivre de près leurs filles et assumer leur responsabilité pour contribuer à lutter efficacement contre le harcèlement sexuel en milieux sportifs.